Actualité à la Hune

LA RENCONTRE INATTENDUE (12)

Maréchal de Tourville : «Notre victoire a été retentissante» (2/2)

Nous sommes toujours à Paris au début mai 1701 en compagnie d’Anne-Hilarion de Costentin, le vice-amiral et maréchal de Tourville. Juste avant une petite pause, il nous narrait le plus important drame qu’il avait vécu. Suite des échanges avec ce grand serviteur de la France du XVIIe siècle.
  • Publié le : 30/12/2017 - 00:01

L’aiguière de vin asséchée, les verres lampés comme si c’était là les derniers, le vice-amiral reprend le récit retraçant les étapes de son existence. Les riches heures comme les plus tristes.

Bataille de LagosBataille de Lagos. Tableau de Théodore Gudin (1802-1880). Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Votre carrière est-elle en danger à ce moment-là ?
Anne-Hilarion de Costentin :
Cette fortune de mer a surtout démontré la faiblesse de nos vaisseaux. Il fallait revoir complètement les principes de construction dans nos différents chantiers. Je m’y suis employé sans compter lors de multiples déplacements dans nos ports. Imposant la tendance à frégater nos navires, à les affiner, à arrondir leurs arrières. Initiant la barre à roue, le vaigrage oblique, les voiles d’étai ou encore de nouveaux mortiers. Le Roi qui m’écoutait parfois me nomma lieutenant-général des armées navales du Levant le 1er janvier 1682.

Voilesetvoiliers.com : La mer vous manque-t-elle ?
A.-H.d.C :
Pas trop longtemps. La même année je pars à la guerre contre les corsaires et pirates en Méditerranée. À bord du Vigilant, je participe au bombardement d’Alger sous les ordres de Duquesne. Les années suivantes je prends part à la prise de Gênes et au bombardement de Tripoli. Entre-temps, je suis toujours de près la construction navale. J’impose également la formation spécifique de nos futurs officiers. Ayant également un œil sur l’instruction des hommes qui les servaient. Les volontaires étaient rares en ces temps-là.

DuquesneNé à Dieppe en 1610, Abraham Duquesne est décédé à Paris en 1688 alors qu’il était lieutenant général des armées navales. Huile sur toile par Antoine Graincourt. Cercle militaire de Versailles. Photo @ DRVoilesetvoiliers.com : Les grandes heures de votre vie au combat arrivent donc plus tard…
A.-H.d.C :
C’est en 1688 le début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Elle a duré neuf ans. Une petite anecdote au passage : alors que je me rendais le 2 juin vers Alger à bord du Content, accompagné par le Solide et l’Emporté, nous avons croisé la route de deux bâtiments espagnols. Comme le veut la tradition maritime, je lève la grande enseigne et mon pavillon personnel *. À bord du Carlos III, il y a le vice-amiral Papachino. Un Niçois d’origine, ancien corsaire. Il refuse de nous saluer. L’affront est intolérable, et donc, le combat inévitable. Après trois heures de canonnades, un œil en moins et un bras troué, le bougre admet sa défaite, faisant tonner les neuf coups de rigueur. Je tire une certaine gloriole de cette échauffourée.


*À l’époque, les navires royaux français arboraient un drapeau blanc. Certains ennemis disaient même dédaigneusement qu’ils portaient une serviette. Le pavillon avec les armes de France, ordres et fleurs de lys n’était hissé que lorsque le roi était à bord. Toujours à quai car, selon la légende, Louis XIV était sujet au mal de mer. Les seules fois d’ailleurs où il était sujet…

Voilesetvoiliers.com : Et un avancement ?
A.-H.d.C :
Je me vois prendre la charge de vice-amiral du Levant en novembre 1689, chose qui n’avait pas été accordée à Duquesne car il était huguenot. Quelque peu en disgrâce, il était décédé en ses terres l’année précédente. D’Estrée ne prenant plus la mer, je deviens donc amiral et commandant de la marine française. L’année suivante, à 47 ans je signe un contrat de mariage en présence du Roi, du grand dauphin et du duc de Bourgogne. Mais passons cet épisode sans intérêt !
La guerre fait rage en Irlande, en Flandre, en Allemagne. Notre flotte doit être un rempart contre celle d’Angleterre. J’ai ordre de mener mon escadre depuis Brest dans les eaux de la perfide Albion. Les navires de Toulon menés par Châteaurenault, qui s’était illustré lors de la bataille de Bentry Bay en mai, me rejoignent. Le 10 juillet, se déroule la bataille de Béveziers.

bataille de Béveziers La Bataille de Béveziers ou Beachy Head en anglais. Gravure d’époque. Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Est-ce la plus grande victoire de votre vie ?

Une nouvelle quinte de toux secoue notre hôte. Ses yeux sont injectés de sang mais il nous sourit. Retrouvant son souffle, il reprend sa narration.

A.-H.d.C : Cela dépend comme vous l’entendez ! Avec soixante-quinze vaisseaux, des frégates, près de quatre mille six cent canons et deux mille huit cent hommes donc, nous faisons face à soixante navires dont des Hollandais menés par le vice-amiral Arthur Herbert de Torrington. Les bâtiments bataves pratiquement tous hors de combat dans un premier temps, il nous fallait batailler contre les Anglais qui jusque-là étaient restés plutôt en retrait. Même si nous en avions détruit quelques-uns, la victoire totale n’était pas encore là. Le sort en a voulu autrement. Surtout le vent et la marée. Alors que nos ennemis ont su mouiller à temps, nous, nous n’avons pas réagi comme eux malheureusement. SeignelayJean-Baptiste Antoine Colbert, marquis de Seignelay était le fils de Colbert. Il prit sa succession comme secrétaire d’État de la Marine en 1683 à la mort de ce dernier. Tableau de Marc Nattier (1642-1705). Photo @ DRDe nuit, il était impossible de donner des ordres à toute notre flotte. Au petit matin, un souffle d’air revenu, nous étions trop loin pour engager la totale poursuite de nos adversaires qui avaient réussi à remonter la Tamise. On me reprochera cela même si le Roi m’envoya ses louanges de sa propre main. Peu après, je remporte des combats en détruisant douze navires mais mes hommes sont épuisés et malades. Je décide donc de rentrer sur Brest malgré l’ordre de détruire Plymouth donné par Seignelay.

Voilesetvoiliers.com : Il vous en a voulu ?
A.-H.d.C :
Ce dernier est mort le 3 novembre. Deux jours plus tard, je rencontre le Roi. Il a pour moi de l’estime et je conserve le commandement de la flotte royale. La charge de secrétaire d’état de la Marine est confiée à Pontchartrain. Un simple comptable à mes yeux qui a affaibli nos moyens. Advint le printemps 1692. Triste souvenir pour moi. Alors que je faisais la chasse à des navires marchands lors de la campagne du large et après notre victoire héroïque à la bataille de Barfleur, je suis traqué par la flotte anglaise. Dans un premier temps je cherche à me réfugier devant le petit port de Cherbourg avec mon escadre. Sentant la souricière et ayant quitté le bord du Soleil Royal pour commander à ma flotte de se diriger vers Saint-Malo, via le raz Blanchard, trois de nos merveilleux bâtiments se sont échoués devant La Hougue. À la merci des brûlots anglais, le Triomphant, l’Admirable et mon Soleil Royal, le joyau de la flotte de Louis XIV, ont été anéantis devant les yeux de la population à terre.

La HougueTableau du peintre néerlandais Ludolf Backuisen (1630-1708). Où l’on voit le Soleil Royal entre un vaisseau anglais et un bâtiment hollandais. Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : C’en est alors terminé de votre vie en mer ?
A.-H.d.C :
Comment vous dire… Le Roi, sachant que j’étais sauf, considéra que la perte des navires était réparable. Au printemps de l’année suivant il me nomme maréchal de France. À ma plus grande surprise ! Il me dira même : « Monsieur, nous avons été battus, mais vous avez acquis de la gloire, pour vous et la nation. » Il m’est donné ainsi d’infliger une sérieuse défaite aux forces alliées contre nous. En juin 1693, au large de Lagos, nous capturons et détruisons quatre-vingt navires marchands et militaires du convoi de Smyrne qui chaque printemps approvisionnait les Anglais et leurs alliés. L’année suivante est celle de mes derniers périples. Uniquement en Méditerranée avec les sièges de Livourne et de Palamos. Par la suite, après avoir organisé la défense des côtes françaises, je m’installe dans l’appartement où nous sommes actuellement.
Voilà ce que je tenais à vous conter…
Faîtes en l’usage que vous souhaitez. Le temps dira si mon nom doit rester à la postérité. J’ai servi le pays et notre bon Roi, sans jamais penser à ma petite personne. C’était mon choix. Au revoir.

Anne-Hilarion de Costentin, le vice-amiral et maréchal de Tourville est mort de tuberculose le 23 mai 1701 à l’âge de 59 ans. Un temps enterré dans l’église Saint-Eustache à Paris, ses ossements furent transférés aux catacombes en 1787.

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