Actualité à la Hune

FFVOILE

Nicolas Hénard : «Ne pas être omnipotent oblige à déléguer»

Le président de la Fédération Française de Voile est sur tous les fronts et passe plus de temps sur le terrain dans les clubs, sur les régates que dans son bureau de la fédé à Paris. Il n’affectionne manifestement pas spécialement les conférences de presse au départ des grandes épreuves océaniques, ce qui ne manque pas d’étonner les habitués des discours fédéraux policés. Impliqué depuis longtemps – comme son prédécesseur Jean-Pierre Champion – dans la candidature de Paris 2024 (du moins Marseille, où se dérouleront les épreuves de voile), l’ancien double médaillé d’or olympique de Tornado a rencontré ces jours-ci le président de la République Emmanuel Macron, qui, avec la Ministre des sports, Laura Flessel, et Tony Estanguet, le patron du Cojo (comité d’organisation des JO), étaient venus découvrir le futur plan d’eau des Jeux. Il a accordé à Voilesetvoiliers.com une longue interview.
  • Publié le : 25/09/2017 - 15:40

Emmanuel Macron et le staff de la FFVoile Les présidents Hénard et Macron côte à côte au centre avec le staff de la FFVoile, entourés par les jeunes Marseillais... mais aussi les ténors de l'équipe de France de Xavier Rohart à Jonathan Lobert ou encore Laura Flessel, ministre des sports, Tony Estanguet, Denis Masseglia, président du CNOSF, Bernard Lapasset... il y avait du beau monde à Marseille, la semaine dernière.Photo @ JM Le Meur/FFVoile
Voilesetvoiliers.com : vous avez l’air particulièrement détendu ?
Nicolas Hénard :
Oui ! Je viens de passer une superbe journée à Marseille. Il y a des moments où je me demande bien pourquoi je me suis lancé dans cette vie de président… mais il y a aussi de vrais coins de ciel bleu et de purs moments de bonheur, et aujourd’hui, je sais pourquoi je suis là. Avoir les Jeux en France et la voile à Marseille est une fierté et un fabuleux challenge.

Voilesetvoiliers.com : le président de la République, Emmanuel Macron était à Marseille sur le futur site olympique. Vous l’avez senti impliqué ?
N. H. :
Ah oui carrément !

Voilesetvoiliers.com : il connaît la voile ?
N. H. :
Oui et plutôt bien même. Nous avons beaucoup échangé et il m’a dit qu’il avait fait de la planche à voile et du dériveur quand il était jeune. Il savait de quoi on lui parlait, et quand on lui a présenté les bateaux olympiques – 470, Laser, Nacra 17, 49er… – il posait des questions pertinentes montrant qu’il avait connu ça et que ça l’intéressait.

Emmanuel Macron et Nicolas HénardLe président de la FFVoile Nicolas Hénard en grande discussion avec le président de la République.Photo @ JM Le Meur/FFVoile
Voilesetvoiliers.com : comment avez-vous accueilli la nomination de Paris pour les jeux Olympiques de 2024 ?
N. H. :
C’est génial ! C’est aussi parce qu’il y avait cet enjeu d’organiser les JO dans sept ans que je me suis lancé dans la bagarre. Je me suis dit à l’époque : c’est à toi de le faire, car il ne faut pas laisser passer une telle occasion pour la fédération. C’est en plus un siècle après Pierre de Coubertin et les JO de 1924 à Paris, c’est un symbole fort. C’est clair que cette opportunité d’avoir les Jeux m’a encouragé à présenter ma candidature à la présidence de la FFVoile en septembre 2016.

Voilesetvoiliers.com : Mais avant Paris, il y a Tokyo en 2020 ?
N. H. :
Ce que j’explique aux équipes, c’est qu’il ne faut pas se polariser sur Tokyo, qui aujourd’hui doit être un passage naturel vers une ultra-performance à Marseille. Je suis très confiant sur le potentiel des coureurs et j’ai la conviction qu’on va encore mieux marcher au Japon qu’au Brésil (une médaille d’or et deux de bronze, ndlr), mais la véritable échéance, c’est bien 2024. Les résultats de l’équipe de France en cette année post-olympique sont très bons, et il y a toute une nouvelle génération qui arrive et semble déjà très brillante.

RelèveLes JO 2024 à Marseille : une opportunité formidable pour les jeunes régatiers !Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : C’est souvent le même discours à trois ans des Jeux ?
N. H. :
Je suis quelqu’un d’ambitieux, mais je suis réaliste ! On a une très belle équipe de France. Il règne un super esprit et depuis l’olympiade de Rio, il n'y a désormais pas une mais des équipes de France. Jacques Cathelineau, le directeur technique national, avait souhaité mettre en place une équipe par série olympique et donc un projet de sous-ensembles. On veut pousser plus loin ce concept pour être capable demain de passer dans des projets individuels. Celle ou celui qui gagne une médaille, c’est l’athlète, ce n’est pas l’entraîneur, ce n’est pas la fédération, ce n’est pas le pays. C’est la championne ou le champion qui est face à son destin, à son état d’esprit… et qui fait l’erreur de moins que ses adversaires. Et ce que je demande à la direction technique, c’est d’aller détecter ce potentiel-là pour accompagner les coureurs sur un projet individuel, de leur laisser le champ libre. Mais ça, j’ai vu déjà à Rio que les entraîneurs l’avaient très bien compris et les coureurs aussi. Et on sait bien que c’est souvent sur l’aspect mental que se fait la différence à la fin. Et c’est cette liberté donnée qui va permettre d’explorer leur talent au maximum.

Voilesetvoiliers.com : Vous évoquez souvent le double projet. C’est quoi, au juste ?
N. H. :
Dans le sport français de haut niveau, le double projet – et moi-même je l’ai vécu comme ça – permet d’allier l’aspect sportif et professionnel. En discutant avec tous ces athlètes, on se rend encore plus compte qu’on est un sport d’intellos et de cérébraux, avec des jeunes qui ont la tête bien faite. Tous ces talents qui sont dans les pôles France, à 21-22 ans, ils sont déjà bac +4 et font des études brillantes. Ça, il faut le prendre en compte et ce sujet de double projet permet de ne pas miser uniquement sur la médaille, mais de les préparer à avoir un futur métier, qu’ils puissent fonder une famille. Les coureurs qui n’ont comme seul but que de remporter une médaille aux JO souvent débranchent et craquent. Ils sont rattrapés par leurs vieux démons, ils ont trop de pression. Et ce n’est pas une médaille qui permet de nourrir sa famille et d’exister dans la vie, je crois être assez bien placé pour le dire ! J’ai même envie d’ajouter qu’en 2024, il faut un triple projet avec un cadre de valeurs dans l’esprit de Coubertin, stipulant «ce que je fais est exemplaire et si ça peut aider un peu la société, c’est encore mieux». On a d’ailleurs créé un conseil des sages à la fédé pour réfléchir à tout ça, créer un ciment une énergie. Quand un athlète de haut niveau arrive à inclure sa performance sportive dans un projet de vie pour une société meilleure, tout devient possible !

MarseilleUne épreuve en habitable et probablement en double mixte devrait avoir lieu au départ de Marseille lors des JO de Paris 2024.Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : On parle de plus en plus d’une épreuve en habitable aux JO, certainement pas à Tokyo, mais on imagine à Marseille. Vous y croyez ou c’est une chimère de plus ?
N. H. :
J’y crois à fond et suis au taquet ! Il faut qu’on ait une épreuve en «offshore sailing» comme disent les Anglais. Il faut un support de 9 à 10 mètres avec un équipage en double mixte, avec un départ de Marseille où l’on montre au monde entier les plus belles images de notre littoral. Il faut une course sur trois jours et deux nuits, aller virer la Corse, avec au bout la médaille. Et dans sept ans, on peut imaginer de suivre la course en direct avec des moyens techniques terribles. Moi je fais partie de la génération où il y avait de la bagarre entre olympisme et course au large… Et là ce n’est plus le sujet ! Kim Andersen, le président de World Sailing, est à fond pour une telle épreuve aussi.

Voilesetvoiliers.com : Au départ de la Volvo Ocean Race, on trouve des médaillés olympiques sur quasiment tous les bateaux, et qui n’ont aucune expérience du large. Cela vous surprend ?
N. H. :
Non ! Cela confirme ce que je disais avant. Il n’y a désormais plus de frontières mais une recherche de compétences tant au niveau physique, technique, tactique ou mental, où la prise de décision doit être hyper-rapide. Les champions olympiques ont souvent ces compétences qui sont tout à fait complémentaires avec celles nécessaires sur ce type de bateaux. Il suffit aussi de regarder la Coupe de l’America ou le Tour de France à la voile, même si ce n’est pas de la course au large.

Voilesetvoiliers.com : quel premier bilan tirez-vous de ces six mois de présidence et comment vous vivez ça ?
N. H. :
Je le vis bien. N’empêche, c’est compliqué car je n’ai pas quitté mon travail. J’avais annoncé que je serai bénévole et donc je le suis à la fédération et il me faut travailler en parallèle. Mes journées sont très longues – sept jours sur sept –  et contraignantes, mais c’est un peu comme tout le monde. Je passe une moitié de semaine, dont tous les week-ends, pour la fédé et l’autre moitié pour mon métier. Malgré mes 80 à 90 heures de travail hebdomadaires, cela me contraint à un positionnement managérial qui est celui d’un président et pas celui d’un directeur général de fédération. Je crois que c’est essentiel et probablement une chance pour la FFVoile en termes de transformation.

Nicolas HénardA la présidence de la FFVoile depuis mars dernier, Nicolas Hénard passe tous ses week-ends sur le terrain… donc sur l’eau.Photo @ Didier Ravon

Voilesetvoiliers.com : Il paraît que ça a été quand même dur, ce début de gouvernance et qu’on ne vous a pas fait de cadeaux ?
N. H. :
On peut dire ça ! C’est déjà beaucoup d’énergie à investir, car l’idée, c’était vraiment pour parler avec des mots d’entrepreneur, de changer le «business model». On a maintenant un conseil d’administration qui décide des grandes orientations stratégiques collectivement et un bureau exécutif qui déploie les stratégies avec les cadres fédéraux. Nous basculons avec les présidents de ligue aussi en mode projets. Je suis là pour animer cette gouvernance, et j’ai besoin de plus m’appuyer sur les cadres techniques qui font notamment remonter les infos. J’avais sous-estimé l’énergie nécessaire pour ce faire, car il y a évidemment des résistances politiques, et des habitudes qui ont été prises et qu’il faut changer. Cela peut déranger. Je me suis rendu compte en fait que la FFVoile était une vieille institution qu’il faut parfois bousculer…


Voilesetvoiliers.com : c’est vrai que vous avez songé à délocaliser la fédé en Bretagne ?
N. H. :
(rires) C’est faux ! J’ai tout entendu au début de mon mandat… Comme, en effet, de vendre le siège de la FFVoile à Paris dans le XVe arrondissement et partir en Bretagne, comme d’organiser un plan social, comme de supprimer les avantages sociaux… Bref autant de rumeurs infondées ! J’ajoute qu’il n’y a pas eu de chasse aux sorcières et le budget est resté équilibré malgré les surprises.

Voilesetvoiliers.com : Y-a-t’il une vraie rupture avec la façon de présider de Jean-Pierre Champion durant de longues années ?
N. H. :
Le fait de ne pas être omnipotent et omniprésent, ça oblige à déléguer, à réfléchir collectivement. Moi, je dois optimiser mon temps pour m’occuper de la vision stratégique, car nous devons transformer le fonctionnement fédéral. Et par rapport à 2024, toutes les fédés vont être confrontées à ça. Si l’on veut changer de registre en termes de médailles, il faut que l’on réforme aussi en termes de modalité d’organisation des fédérations et plus généralement du sport en France. Les Britanniques l’ont très bien fait dans l’optique de préparer 2012, et leurs résultats perdurent bien après. En voile, on est en train de faire cette transformation dans le calme et la sérénité. Mes six premiers mois ont été consacrés à organiser la gouvernance de la fédé à travers des organigrammes et à aussi gérer l’impatience de certains qui voulaient que tout bouge vite.

Billy Besson et Marie RiouLe rêve olympique passe aussi par les rencontres avec l’équipe de France – ici les quadruples champions du monde de Nacra 17 Billy Besson et Marie Riou à l’ENVSN.Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : Voir que des médailles aux Jeux en voile n’ont finalement guère d’influence sur l’augmentation du nombre de licenciés, c’est quelque chose de préoccupant ?
N. H. :
Ça me choque, ça me gêne et ça me blesse qu’il n’y ait pas d’effet médaille ! C’est une question que j’avais soulevée juste après les jeux de Rio en conseil d’administration de la fédé (Nicolas Hénard n’était pas encore président mais au CA, ndlr), demandant en termes de croissance ce que ça allait pouvoir apporter, et la réponse était : «Il n’y a pas d’effet médaille !» C’est un aveu d’échec, et il faut que l’on arrive à faire en sorte qu’il y ait cet effet médaille. Il faut que ce cadre de valeur serve. Il faut que les exploits de nos marins, qu’ils soient du large ou du dériveur, puissent servir la voile bien sûr, mais aussi la société par le respect de valeurs, de l’environnement, du dépassement, du travail, des autres. Cela peut paraître ringard de dire ça, mais c’est essentiel. À terre, on se fâche avec quelqu’un et on sort du terrain. En mer et en équipage, on ne peut pas vraiment descendre en marche !

Voilesetvoiliers.com : Oui, mais concrètement il faut changer des choses dans les clubs et dans l’approche ?
N. H. :
Dans les projets que nous avons, il y a l’animation des clubs. Il faut que ces derniers se sentent à l’intérieur et aidés par la fédé. Il faut aussi qu’ils fassent remonter les infos et leurs besoins. Tout ça se fonde beaucoup sur les individus, les cadres techniques, et là on a un colloque dans quelques jours à l’École Nationale de Voile et des Sports Nautiques pour aborder ça. Je rencontre des clubs résignés, car ils souffrent financièrement et qu’ils manquent d’un relais auprès de la fédération. C’est à nous – et à moi – de réveiller la flamme, et encore une fois les JO de 2024 sont une fabuleuse opportunité. Enfin, il ne faut pas dégoûter les bénévoles qui font tous les jours un travail admirable.

InternationalNicolas Hénard souhaite que la France organise encore plus de grands championnats internationaux.Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : Vous sentez que les choses changent depuis le début de votre mandat ?
N. H. :
Il n’y a pas un seul week-end depuis six mois où je ne suis pas dans un club ou sur l’eau. Je sens partout où je vais que ça change. Je rentre de Marseille. Il y avait 300 gamins qui piaffaient d’impatience, interpellaient le président de la République en lui demandant s’il naviguait, racontaient qu’ils faisaient de l’Optimist et du catamaran dans le cadre de l’école, le mercredi en club… C’est forcément lié à l’effet JO. Moi, j’insiste pour que les élus sortent. Nous sommes allés au Havre pour la Ligue Nationale de voile (présentation ici, ndlr), à La Grande-Motte pour le mondial Nacra 17. Paul Adam (nouveau président du conseil des présidents de ligue, ndlr) et moi avons emmené les treize présidents de ligue à Marseille le 13 septembre, le jour où Paris a été officiellement nommée ville olympique à Lima.

Voilesetvoiliers.com : Mais il reste des problèmes ?
N.H. :
Oh oui ! En Bretagne, il reste toujours ce fichu sujet des passeports voile qui n’ont pas été vendus ou distribués dans certains clubs et qu’il va falloir résoudre rapidement. Il faut aussi que les Bretons comprennent que si les JO ne sont pas à Brest ou dans le Morbihan, ils participent quand même à la grande fête olympique, et que la Bretagne doit continuer à faire naviguer des dizaines de milliers de gamins, et à fournir des champions, que ce soit en voile olympique ou en course au large. Régis Bérenguier, membre du CA et délégué aux grandes épreuves, propose à World Sailing toutes les villes qui ont candidaté (Brest, le Morbihan, La Rochelle, Le Havre, ndlr) avec de magnifiques dossiers pour accueillir aussi de grandes régates internationales, car elles ont le potentiel et le savoir-faire. On a envie de positionner ainsi la France comme organisateur des plus grandes épreuves mondiales.

HyèresHyères va continuer à accueillir une étape de la Coupe du monde de voile chaque printemps.Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : Il se murmure que l’étape de la World Sailing Series se disputera toujours à Hyères et que la grande finale aura lieu à Marseille ?

N. H. : L’étape d’Hyères va bien sûr rester – c’est quand même l’une des plus belles rades du monde pour régater et l’une des épreuves préférée des coureurs du monde entier. Je viens d’avoir l’accord de la mairie de Marseille, nous aurons aussi la finale de la Sailing World Cup sur le futur plan des Jeux, et ce dès 2018. C’est un «scoop» !